Pilates

« Allez…On inspire et on serre le périnée.»

Allongée sur le dos, les jambes pliées, les pieds parallèles écartés de la largeur du bassin, les paumes de mes mains à plat sur le tapis, les épaules bien calées, je remonte mes viscères.

« Allez… On aspire son nombril, on contracte… On protège son dos. »

Je sens mon grand droit se durcir, creuser entre mes côtes comme s’il voulait rejoindre ma colonne vertébrale. Je matérialise mentalement ce muscle dont j’ignorais l’existence il y a encore quelques mois, un grand ruban vertical qui va de mon sternum à mon pubis dans l’axe médian de mon torse. Je le cadenasse.

« Allez… On expire, on pousse le bassin vers l’avant et on monte au maximum… Allez… Je veux voir des beaux ponts hein ?!»

J’assure mes jambes, bétonne mes cuisses, contracte les fesses. Tout mon être est tendu vers cette lévitation. Je pousse dans mes talons pour décoller le dos, vertèbre après vertèbre, jusqu’à aligner les genoux, le bassin et les épaules en planche. J’ajuste la pente, tente de dessiner avec mon corps le plus beau tremplin de ski jamais vu.

Une fois là-haut, j’inspire et expire doucement.

« On respire dans les côtes et on tient ».

Le dos tire, les abdos tremblent, le muscle de l’arrière des jambes menace de crampe.

« Plus haut le pont. »

Décoller le bassin le plus haut possible jusqu’à l’alignement parfait. Alléger le poids de son corps en serrant encore… le grand droit… les muscles fessiers. Repousser le sol plus encore pour gagner en altitude.

Devenir aérienne.

Tout mon corps est tendu vers l’effort. Je suis reliée à chacun de mes muscles, le corps et l’esprit comme fusionnés dans l’effort.

« Allez… On lève la jambe droite… Sans tomber. »

Je contracte encore… comme si c’était possible.

Je lance ma jambe vers le plafond dans une nouvelle expiration.

Je tangue un peu, me concentre, l’esprit tout occupé par la recherche d’équilibre, la tension et l’étirement des muscles.

Je ramène ma jambe presque à la verticale, j’essaie d’aller le plus haut possible, d’atteindre le plafond comme si je m’appelais Adriana Karembeu, j’essaie de contraindre mon corps jusqu’au point où la douleur est à la limite du tenable.

J’éprouve mon corps, la gravité de mon corps, je FAIS corps avec moi-même.

« Allez… On déroule.»

Malgré la douleur, malgré l’amenuisement de l’énergie, il faut déposer la colonne vertèbre par vertèbre jusqu’au bassin pour l’étirer, doser ses dernières forces, être fluide. Je suis la vague qui vient mourir sur le sable, délicate, silencieuse, apaisée.

Le répit est de courte durée. Il faut bientôt repartir. Une fois, deux fois, cinq fois.

Et ce mouvement ondulatoire, cette scansion de la respiration au rythme des montées et descentes du bassin devient berceuse, la douleur s’apaisant dans la chaleur, la respiration au diapason se faisant souffle, jusqu’à l’abandon des dernières forces dans un relâchement ultime en position fœtale.

Mémoire de fille

Quelle croyance, sinon celle que la mémoire est une forme de connaissance? Et quel désir – qui dépasse celui de comprendre- dans cet acharnement à trouver, parmi les milliers de noms, de verbes et d’adjectifs, ceux qui donneront la certitude -l’illusion- d’avoir atteint le plus haut degré de réalité?

Mais à quoi bon écrire si ce n’est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d’une idée préconçue ni d’une démonstration mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre – à supporter – ce qui arrive et ce qu’on fait.

Annie Ernaux