Carte postale #3

(Départ)

Je marche, portant une robe jaune, une pochette blanche débordant de cigarettes, assez de pilules, et âgée de vingt-huit ans, ou serait-ce de quarante-cinq ? Dire que des gens voyagent avec des tas de bagages. Moi je n’ai emporté que ma malle de cabine et déjà je trouve que c’est trop que j’ai trop de choses. Ligne 11, Jourdain. Je ferme les yeux, je saute. Départ dans l’affection et le bruit neufs !

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Anne Sexton « Miséricorde », Anne Savelli « Franck », Annie Saumont « koman sa sécri émé ? », Blaise Cendrars, « Bagage », Arthur Rimbaud  « Départ ».

Anne Sexton, « Miséricorde »
(traduite par Sabine Huynh), revue MUSCLE fév. 2020.

Carte postale #2

(Non dit)

D’une certaine façon vous savez déjà, vous avez toujours su ce que j’allais vous dire, je voudrais vous dire sans vous dire vraiment, vous parler de si loin que ma voix vous parvienne comme un murmure, une confidence ordinaire.

Tout reste entre nous. Jamais dit.

Le  cercle  bien  fermé  de  notre  histoire, si  bien  qu’il  n’y  a  pas  d’histoire,  pas  une  chose  dont  on pourrait  dire quelque  chose.

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Michèle Desbordes « Les Petites Terres », Thierry Metz « Le journal d’un manœuvre », Marie Cosnay « Que s’est-il passé ? ».

Carte postale #1

(Loin)

Tout te passe à côté, rien ne bouge.

A cinquante ans de distance tu n’es pas si loin.

Quelque chose en toi t’occupe, une sorte d’érosion, éboulements infimes.

Il faudrait sortir le regard de soi, le poser parmi les choses. Il nous verrait passer.

On pourrait se dire : « je me vis m’éloigner ».

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Bernard-Marie Koltès « La nuit juste avant les forêts » , Bernard Chambaz « Été », Jacques Ancet « Le Silence des chiens », Jérémy Liron « La mer en contrebas, tape contre la digue »

Les crêpes

Version en prose

Je te revois au-dessus du saladier,  creusant le puits de farine pour y déposer l’œuf, puis plus tard, versant cérémonieusement la louche de pâte dans la poele chaude.

Je nous revois tous attroupés autour de la gazinière, toi faisant sauter les crêpes et les rattrapant à la volée, comme un artiste de cirque dont le numéro nous émerveillait, papi sucrant et roulant les morceaux de pâte encore brûlants, et nous, les enfournant au fur et à mesure dans nos bouches avides, nos doigts pleins de sucre et de gras, la commissure de nos lèvres ornée de perles blanches.

Je te revois faisant la course contre nos estomacs. Et nous, rassasiés, repus de crêpes et d’amour, abandonnant la course, rappelés à l’ordre par l’indigestion.

France Loisirs

Version en prose

Je te revois dans ce fauteuil en skaï marron dont les pieds en métal noir se terminent élégamment par une rotule en laiton, témoin d’une époque révolue que j’imagine glorieuse, et qui trône aujourd’hui chez moi sous de nouveaux habits.

Je te revois dans ce fauteuil en skaï marron, penchée sur les livres de France Loisirs, dont les couvertures cartonnées, enveloppées d’une jaquette à rabats à l’aspect papier glacé, me paraissaient clinquantes et même un peu vulgaires.

Je te revois, un livre à la main, prélude à la sieste ou interlude d’après sommeil, avant de retourner vaquer à l’ordinaire, de retourner aux contingences logistiques, profitant de chaque interstice de temps pour vagabonder dans les mots des autres. Tu lis. Tu lis beaucoup, comme si tu avais besoin de combler une fêlure, celle de la jeune fille qui n’a que son certificat d’études, comme si tu avais besoin de maquiller la honte tenace de l’autodidacte.

Je te revois, vaincue parfois plus tôt que prévu par la fatigue, tête en arrière reposant sur le haut du fauteuil en skaï marron, un livre à la main, qui parfois s’échappe.

A propos de « Rien ne s’oppose à la nuit » (Delphine De Vigan)

J’ai écouté hier les podcasts de l’émission Bookmakers « Les écrivains au travail » consacrés à l’écrivaine Delphine de Vigan. Dans l’épisode 2, il est question de son roman Rien ne s’oppose à la nuit, ce roman-portrait sur « l’origine de la souffrance » de sa mère bipolaire, écrit après le suicide de cette dernière.

Comment s’autoriser soi-même à écrire puis à rendre public des secrets familiaux ? Comment « rapiécer les trous » de la mémoire ? Où se situe la frontière entre la vérité et la fiction ? Est-ce un soulagement d’écrire tout ça, vraiment ? sont les questions posées à Delphine de Vigan.

Elle raconte comment elle a longtemps hésité avant d’écrire ce livre : « Je tournais entre la nécessité et le refus d’écrire ce livre ». Elle fait le parallèle avec la peinture de Soulages, du noir faire surgir la lumière.

Voici ce qu’elle dit à propos de la vérité…

« Peut-être qu’à un moment j’ai eu l’ambition, le fantasme d’atteindre LA vérité à travers ce texte, à travers ce geste de l’écriture, comprendre mieux qui était ma mère, son geste. En cours de route, je me suis dit non tu n’en sauras pas plus. Peut-être que je me suis réconciliée moi-même avec un certain nombre de souvenirs et avec une certaine vision de ma mère mais je ne crois pas avoir saisi une quelconque vérité. De tous les livres que j’ai écrit, c’est celui que je connais le moins.

du rapport personne/personnage…

Je pensais alors écrire un livre à la troisième personne, au passé, et qui engloberait la vie de ma mère, à partir de laquelle j’avais conscience de fabriquer un personnage, de ses 7 ans à sa mort. Je pensais m’en tirer comme ça avec un roman qui mêlerait histoire familiale et grande histoire.

et du rapport réel/fiction…

J’ai avancé dans la rédaction du livre jusqu’au moment où je raconte le drame originel de ma mère. Là je me suis arrêtée dans l’écriture. Je ne pouvais plus ignorer que j’avais fait le choix d’une version en comblant des blancs. Ecrire est forcément une fiction. Tout d’un coup je me suis trouvée arrêtée parce que tout d’un coup j’ai pris conscience à quel point cette entreprise de vérité était vaine. J’ai pris conscience que écrire c’était forcément reconstruire. »

Littératurer (1)

J’écris puis je rature,

Je sculpte ma phrase,

Je transforme,

J’enlève, j’élague,

J’ajoute, je surcharge,

Je déplace,  je remplace.

Je reviens sur mes pas, sur mes mots,

Je brise mon élan,

Je perds mon chemin,

Je bifurque,

Je biffe,

Pas le temps de souffler.

Tout est à refaire, à reconstruire,

Inlassablement,

Ephémères châteaux de sable,

Engloutis par le ressac.

« La littérature c’est la rature », (2)

Merci Roland,

(Cela fait-il de moi un écrivain ?)

Assez de repentirs !

Il va falloir choisir,

Accepter l’irréversible,

S’affranchir de la « persistante incertitude », (3)

Laisser s’écouler la phrase jusqu’à son lit.

Je bute, je trébuche, sur mes gribouillis,

Scories, copeaux de mots,

Alors je recopie,

Et là une minuscule rature, patte de mouche,

Timide, discrète, s’invite.

Notes

(1) « Eh bien, dit Étienne avec bienveillance, faut supprimer cet épisode, le raturer — Le littératurer, ajouta Saturnin.» Le chiendent, Raymond Queneau

(2) Roland Barthes

(3) Michel Leiris à propos de Fourbis dans le prière d’insérer.