Carte postale #2

(Non dit)

D’une certaine façon vous savez déjà, vous avez toujours su ce que j’allais vous dire, je voudrais vous dire sans vous dire vraiment, vous parler de si loin que ma voix vous parvienne comme un murmure, une confidence ordinaire.

Tout reste entre nous. Jamais dit.

Le  cercle  bien  fermé  de  notre  histoire, si  bien  qu’il  n’y  a  pas  d’histoire,  pas  une  chose  dont  on pourrait  dire quelque  chose.

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Michèle Desbordes « Les Petites Terres », Thierry Metz « Le journal d’un manœuvre », Marie Cosnay « Que s’est-il passé ? ».

Carte postale #1

(Loin)

Tout te passe à côté, rien ne bouge.

A cinquante ans de distance tu n’es pas si loin.

Quelque chose en toi t’occupe, une sorte d’érosion, éboulements infimes.

Il faudrait sortir le regard de soi, le poser parmi les choses. Il nous verrait passer.

On pourrait se dire : « je me vis m’éloigner ».

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Bernard-Marie Koltès « La nuit juste avant les forêts » , Bernard Chambaz « Été », Jacques Ancet « Le Silence des chiens », Jérémy Liron « La mer en contrebas, tape contre la digue »

Les crêpes

Version en prose

Je te revois au-dessus du saladier,  creusant le puits de farine pour y déposer l’œuf, puis plus tard, versant cérémonieusement la louche de pâte dans la poele chaude.

Je nous revois tous attroupés autour de la gazinière, toi faisant sauter les crêpes et les rattrapant à la volée, comme un artiste de cirque dont le numéro nous émerveillait, papi sucrant et roulant les morceaux de pâte encore brûlants, et nous, les enfournant au fur et à mesure dans nos bouches avides, nos doigts pleins de sucre et de gras, la commissure de nos lèvres ornée de perles blanches.

Je te revois faisant la course contre nos estomacs. Et nous, rassasiés, repus de crêpes et d’amour, abandonnant la course, rappelés à l’ordre par l’indigestion.

France Loisirs

Version en prose

Je te revois dans ce fauteuil en skaï marron dont les pieds en métal noir se terminent élégamment par une rotule en laiton, témoin d’une époque révolue que j’imagine glorieuse, et qui trône aujourd’hui chez moi sous de nouveaux habits.

Je te revois dans ce fauteuil en skaï marron, penchée sur les livres de France Loisirs, dont les couvertures cartonnées, enveloppées d’une jaquette à rabats à l’aspect papier glacé, me paraissaient clinquantes et même un peu vulgaires.

Je te revois, un livre à la main, prélude à la sieste ou interlude d’après sommeil, avant de retourner vaquer à l’ordinaire, de retourner aux contingences logistiques, profitant de chaque interstice de temps pour vagabonder dans les mots des autres. Tu lis. Tu lis beaucoup, comme si tu avais besoin de combler une fêlure, celle de la jeune fille qui n’a que son certificat d’études, comme si tu avais besoin de maquiller la honte tenace de l’autodidacte.

Je te revois, vaincue parfois plus tôt que prévu par la fatigue, tête en arrière reposant sur le haut du fauteuil en skaï marron, un livre à la main, qui parfois s’échappe.

Littératurer (1)

J’écris puis je rature,

Je sculpte ma phrase,

Je transforme,

J’enlève, j’élague,

J’ajoute, je surcharge,

Je déplace,  je remplace.

Je reviens sur mes pas, sur mes mots,

Je brise mon élan,

Je perds mon chemin,

Je bifurque,

Je biffe,

Pas le temps de souffler.

Tout est à refaire, à reconstruire,

Inlassablement,

Ephémères châteaux de sable,

Engloutis par le ressac.

« La littérature c’est la rature », (2)

Merci Roland,

(Cela fait-il de moi un écrivain ?)

Assez de repentirs !

Il va falloir choisir,

Accepter l’irréversible,

S’affranchir de la « persistante incertitude », (3)

Laisser s’écouler la phrase jusqu’à son lit.

Je bute, je trébuche, sur mes gribouillis,

Scories, copeaux de mots,

Alors je recopie,

Et là une minuscule rature, patte de mouche,

Timide, discrète, s’invite.

Notes

(1) « Eh bien, dit Étienne avec bienveillance, faut supprimer cet épisode, le raturer — Le littératurer, ajouta Saturnin.» Le chiendent, Raymond Queneau

(2) Roland Barthes

(3) Michel Leiris à propos de Fourbis dans le prière d’insérer.

Pilates

« Allez…On inspire et on serre le périnée.»

Allongée sur le dos, les jambes pliées, les pieds parallèles écartés de la largeur du bassin, les paumes de mes mains à plat sur le tapis, les épaules bien calées, je remonte mes viscères.

« Allez… On aspire son nombril, on contracte… On protège son dos. »

Je sens mon grand droit se durcir, creuser entre mes côtes comme s’il voulait rejoindre ma colonne vertébrale. Je matérialise mentalement ce muscle dont j’ignorais l’existence il y a encore quelques mois, un grand ruban vertical qui va de mon sternum à mon pubis dans l’axe médian de mon torse. Je le cadenasse.

« Allez… On expire, on pousse le bassin vers l’avant et on monte au maximum… Allez… Je veux voir des beaux ponts hein ?!»

J’assure mes jambes, bétonne mes cuisses, contracte les fesses. Tout mon être est tendu vers cette lévitation. Je pousse dans mes talons pour décoller le dos, vertèbre après vertèbre, jusqu’à aligner les genoux, le bassin et les épaules en planche. J’ajuste la pente, tente de dessiner avec mon corps le plus beau tremplin de ski jamais vu.

Une fois là-haut, j’inspire et expire doucement.

« On respire dans les côtes et on tient ».

Le dos tire, les abdos tremblent, le muscle de l’arrière des jambes menace de crampe.

« Plus haut le pont. »

Décoller le bassin le plus haut possible jusqu’à l’alignement parfait. Alléger le poids de son corps en serrant encore… le grand droit… les muscles fessiers. Repousser le sol plus encore pour gagner en altitude.

Devenir aérienne.

Tout mon corps est tendu vers l’effort. Je suis reliée à chacun de mes muscles, le corps et l’esprit comme fusionnés dans l’effort.

« Allez… On lève la jambe droite… Sans tomber. »

Je contracte encore… comme si c’était possible.

Je lance ma jambe vers le plafond dans une nouvelle expiration.

Je tangue un peu, me concentre, l’esprit tout occupé par la recherche d’équilibre, la tension et l’étirement des muscles.

Je ramène ma jambe presque à la verticale, j’essaie d’aller le plus haut possible, d’atteindre le plafond comme si je m’appelais Adriana Karembeu, j’essaie de contraindre mon corps jusqu’au point où la douleur est à la limite du tenable.

J’éprouve mon corps, la gravité de mon corps, je FAIS corps avec moi-même.

« Allez… On déroule.»

Malgré la douleur, malgré l’amenuisement de l’énergie, il faut déposer la colonne vertèbre par vertèbre jusqu’au bassin pour l’étirer, doser ses dernières forces, être fluide. Je suis la vague qui vient mourir sur le sable, délicate, silencieuse, apaisée.

Le répit est de courte durée. Il faut bientôt repartir. Une fois, deux fois, cinq fois.

Et ce mouvement ondulatoire, cette scansion de la respiration au rythme des montées et descentes du bassin devient berceuse, la douleur s’apaisant dans la chaleur, la respiration au diapason se faisant souffle, jusqu’à l’abandon des dernières forces dans un relâchement ultime en position fœtale.