France Loisirs

Version en prose

Je te revois dans ce fauteuil en skaï marron dont les pieds en métal noir se terminent élégamment par une rotule en laiton, témoin d’une époque révolue que j’imagine glorieuse, et qui trône aujourd’hui chez moi sous de nouveaux habits.

Je te revois dans ce fauteuil en skaï marron, penchée sur les livres de France Loisirs, dont les couvertures cartonnées, enveloppées d’une jaquette à rabats à l’aspect papier glacé, me paraissaient clinquantes et même un peu vulgaires.

Je te revois, un livre à la main, prélude à la sieste ou interlude d’après sommeil, avant de retourner vaquer à l’ordinaire, de retourner aux contingences logistiques, profitant de chaque interstice de temps pour vagabonder dans les mots des autres. Tu lis. Tu lis beaucoup, comme si tu avais besoin de combler une fêlure, celle de la jeune fille qui n’a que son certificat d’études, comme si tu avais besoin de maquiller la honte tenace de l’autodidacte.

Je te revois, vaincue parfois plus tôt que prévu par la fatigue, tête en arrière reposant sur le haut du fauteuil en skaï marron, un livre à la main, qui parfois s’échappe.

A propos de « Rien ne s’oppose à la nuit » (Delphine De Vigan)

J’ai écouté hier les podcasts de l’émission Bookmakers « Les écrivains au travail » consacrés à l’écrivaine Delphine de Vigan. Dans l’épisode 2, il est question de son roman Rien ne s’oppose à la nuit, ce roman-portrait sur « l’origine de la souffrance » de sa mère bipolaire, écrit après le suicide de cette dernière.

Comment s’autoriser soi-même à écrire puis à rendre public des secrets familiaux ? Comment « rapiécer les trous » de la mémoire ? Où se situe la frontière entre la vérité et la fiction ? Est-ce un soulagement d’écrire tout ça, vraiment ? sont les questions posées à Delphine de Vigan.

Elle raconte comment elle a longtemps hésité avant d’écrire ce livre : « Je tournais entre la nécessité et le refus d’écrire ce livre ». Elle fait le parallèle avec la peinture de Soulages, du noir faire surgir la lumière.

Voici ce qu’elle dit à propos de la vérité…

« Peut-être qu’à un moment j’ai eu l’ambition, le fantasme d’atteindre LA vérité à travers ce texte, à travers ce geste de l’écriture, comprendre mieux qui était ma mère, son geste. En cours de route, je me suis dit non tu n’en sauras pas plus. Peut-être que je me suis réconciliée moi-même avec un certain nombre de souvenirs et avec une certaine vision de ma mère mais je ne crois pas avoir saisi une quelconque vérité. De tous les livres que j’ai écrit, c’est celui que je connais le moins.

du rapport personne/personnage…

Je pensais alors écrire un livre à la troisième personne, au passé, et qui engloberait la vie de ma mère, à partir de laquelle j’avais conscience de fabriquer un personnage, de ses 7 ans à sa mort. Je pensais m’en tirer comme ça avec un roman qui mêlerait histoire familiale et grande histoire.

et du rapport réel/fiction…

J’ai avancé dans la rédaction du livre jusqu’au moment où je raconte le drame originel de ma mère. Là je me suis arrêtée dans l’écriture. Je ne pouvais plus ignorer que j’avais fait le choix d’une version en comblant des blancs. Ecrire est forcément une fiction. Tout d’un coup je me suis trouvée arrêtée parce que tout d’un coup j’ai pris conscience à quel point cette entreprise de vérité était vaine. J’ai pris conscience que écrire c’était forcément reconstruire. »

Littératurer (1)

J’écris puis je rature,

Je sculpte ma phrase,

Je transforme,

J’enlève, j’élague,

J’ajoute, je surcharge,

Je déplace,  je remplace.

Je reviens sur mes pas, sur mes mots,

Je brise mon élan,

Je perds mon chemin,

Je bifurque,

Je biffe,

Pas le temps de souffler.

Tout est à refaire, à reconstruire,

Inlassablement,

Ephémères châteaux de sable,

Engloutis par le ressac.

« La littérature c’est la rature », (2)

Merci Roland,

(Cela fait-il de moi un écrivain ?)

Assez de repentirs !

Il va falloir choisir,

Accepter l’irréversible,

S’affranchir de la « persistante incertitude », (3)

Laisser s’écouler la phrase jusqu’à son lit.

Je bute, je trébuche, sur mes gribouillis,

Scories, copeaux de mots,

Alors je recopie,

Et là une minuscule rature, patte de mouche,

Timide, discrète, s’invite.

Notes

(1) « Eh bien, dit Étienne avec bienveillance, faut supprimer cet épisode, le raturer — Le littératurer, ajouta Saturnin.» Le chiendent, Raymond Queneau

(2) Roland Barthes

(3) Michel Leiris à propos de Fourbis dans le prière d’insérer.

Pilates

« Allez…On inspire et on serre le périnée.»

Allongée sur le dos, les jambes pliées, les pieds parallèles écartés de la largeur du bassin, les paumes de mes mains à plat sur le tapis, les épaules bien calées, je remonte mes viscères.

« Allez… On aspire son nombril, on contracte… On protège son dos. »

Je sens mon grand droit se durcir, creuser entre mes côtes comme s’il voulait rejoindre ma colonne vertébrale. Je matérialise mentalement ce muscle dont j’ignorais l’existence il y a encore quelques mois, un grand ruban vertical qui va de mon sternum à mon pubis dans l’axe médian de mon torse. Je le cadenasse.

« Allez… On expire, on pousse le bassin vers l’avant et on monte au maximum… Allez… Je veux voir des beaux ponts hein ?!»

J’assure mes jambes, bétonne mes cuisses, contracte les fesses. Tout mon être est tendu vers cette lévitation. Je pousse dans mes talons pour décoller le dos, vertèbre après vertèbre, jusqu’à aligner les genoux, le bassin et les épaules en planche. J’ajuste la pente, tente de dessiner avec mon corps le plus beau tremplin de ski jamais vu.

Une fois là-haut, j’inspire et expire doucement.

« On respire dans les côtes et on tient ».

Le dos tire, les abdos tremblent, le muscle de l’arrière des jambes menace de crampe.

« Plus haut le pont. »

Décoller le bassin le plus haut possible jusqu’à l’alignement parfait. Alléger le poids de son corps en serrant encore… le grand droit… les muscles fessiers. Repousser le sol plus encore pour gagner en altitude.

Devenir aérienne.

Tout mon corps est tendu vers l’effort. Je suis reliée à chacun de mes muscles, le corps et l’esprit comme fusionnés dans l’effort.

« Allez… On lève la jambe droite… Sans tomber. »

Je contracte encore… comme si c’était possible.

Je lance ma jambe vers le plafond dans une nouvelle expiration.

Je tangue un peu, me concentre, l’esprit tout occupé par la recherche d’équilibre, la tension et l’étirement des muscles.

Je ramène ma jambe presque à la verticale, j’essaie d’aller le plus haut possible, d’atteindre le plafond comme si je m’appelais Adriana Karembeu, j’essaie de contraindre mon corps jusqu’au point où la douleur est à la limite du tenable.

J’éprouve mon corps, la gravité de mon corps, je FAIS corps avec moi-même.

« Allez… On déroule.»

Malgré la douleur, malgré l’amenuisement de l’énergie, il faut déposer la colonne vertèbre par vertèbre jusqu’au bassin pour l’étirer, doser ses dernières forces, être fluide. Je suis la vague qui vient mourir sur le sable, délicate, silencieuse, apaisée.

Le répit est de courte durée. Il faut bientôt repartir. Une fois, deux fois, cinq fois.

Et ce mouvement ondulatoire, cette scansion de la respiration au rythme des montées et descentes du bassin devient berceuse, la douleur s’apaisant dans la chaleur, la respiration au diapason se faisant souffle, jusqu’à l’abandon des dernières forces dans un relâchement ultime en position fœtale.

Mémoire de fille

Quelle croyance, sinon celle que la mémoire est une forme de connaissance? Et quel désir – qui dépasse celui de comprendre- dans cet acharnement à trouver, parmi les milliers de noms, de verbes et d’adjectifs, ceux qui donneront la certitude -l’illusion- d’avoir atteint le plus haut degré de réalité?

Mais à quoi bon écrire si ce n’est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d’une idée préconçue ni d’une démonstration mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre – à supporter – ce qui arrive et ce qu’on fait.

Annie Ernaux