Carte postale #7

(Le début et la fin)

J’abandonne des tonnes de souvenirs, comme ça, très facilement, et je les laisse derrière moi. On sent que ça pourrait n’avoir pas de fin de conduire ainsi très vite. Dis-le moi ça, qu’il y a encore, dis, autre chose, dis, que ce début.  C’est un jour comme celui-ci, un  peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout commence, que tout continue.

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis :  J.M.G. Le Clézio « Le livre des fuites »,  James Sacré « America solitude », Emmanuel Adely, « Ce n’est que le début », G.Perec « Un homme qui dort ».

Carte postale #6

(Marcher courir)

Marcher seulement, cela me suffit comme occupation, courir de temps en temps, m’arrêter sur un banc, marcher  lentement ou plus vite, l’incessant trafic dans lequel je me glisse, la masse vivante des hommes qui courent doucement.

Qui suis-je, que suis-je ? et ainsi de suite. Ces questions flottent sans cesse autour de moi en allant d’un endroit l’autre, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps, parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture.

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Bernard-Marie Koltès « La nuit juste avant les forêts », Jean-François Pirson « Comme une danse », Virginia Woolf « Journal »,  James Sacré « America Solitudes », Georges Pérec « W ou le souvenir d’enfance ».

Carte postale #5

(Eclats)

S’il est vrai que dans le souvenir rien ne se perd, mais disparaît seulement momentanément à la vue, ce qui arrive c’est que des copeaux passent dans ma mémoire comme des nuages dans le ciel au bord de la mer.

Tu vas comprendre, tu comprends un instant, tu oublies et c’est de ça que tu te souviens, de cet éclat où soudain toutes les lumières se réunissent, toutes les poussières, où chaque chose est autre chose et autre chose la même chose, l’identité est un puits noir, rien n’y est identique.

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Jacques Roubaud « Poésie »,  Fernand Deligny « Essi & Copeaux », Jacques Ancet  « extrait du Chant XII ». 

Carte postale # 4

(Je, tu, ils)

Reconnaître à la source la radicale étrangeté de l’autre.

Les uns et les autres n’étant que des points par lesquels passe une ligne imaginaire.

Accepter que coexistent des réalités diverses, deux au moins, et qu’il n’y ait pas de passages.

Prendre le risque de l’espérance.

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Anne Bihan « Ton ventre est l’océan », Fernand Deligny « Lettres à un travailleurs social », Marie Cosnay « Villa Chagrin ».

Carte postale #3

(Départ)

Je marche, portant une robe jaune, une pochette blanche débordant de cigarettes, assez de pilules, et âgée de vingt-huit ans, ou serait-ce de quarante-cinq ? Dire que des gens voyagent avec des tas de bagages. Moi je n’ai emporté que ma malle de cabine et déjà je trouve que c’est trop que j’ai trop de choses. Ligne 11, Jourdain. Je ferme les yeux, je saute. Départ dans l’affection et le bruit neufs !

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Anne Sexton « Miséricorde », Anne Savelli « Franck », Annie Saumont « koman sa sécri émé ? », Blaise Cendrars, « Bagage », Arthur Rimbaud  « Départ ».

Anne Sexton, « Miséricorde »
(traduite par Sabine Huynh), revue MUSCLE fév. 2020.

Carte postale #2

(Non dit)

D’une certaine façon vous savez déjà, vous avez toujours su ce que j’allais vous dire, je voudrais vous dire sans vous dire vraiment, vous parler de si loin que ma voix vous parvienne comme un murmure, une confidence ordinaire.

Tout reste entre nous. Jamais dit.

Le  cercle  bien  fermé  de  notre  histoire, si  bien  qu’il  n’y  a  pas  d’histoire,  pas  une  chose  dont  on pourrait  dire quelque  chose.

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Michèle Desbordes « Les Petites Terres », Thierry Metz « Le journal d’un manœuvre », Marie Cosnay « Que s’est-il passé ? ».

Carte postale #1

(Loin)

Tout te passe à côté, rien ne bouge.

A cinquante ans de distance tu n’es pas si loin.

Quelque chose en toi t’occupe, une sorte d’érosion, éboulements infimes.

Il faudrait sortir le regard de soi, le poser parmi les choses. Il nous verrait passer.

On pourrait se dire : « je me vis m’éloigner ».

Carte postale réalisée à partir d’extraits rassemblés sur le blog ( ) de jour. Extraits choisis : Bernard-Marie Koltès « La nuit juste avant les forêts » , Bernard Chambaz « Été », Jacques Ancet « Le Silence des chiens », Jérémy Liron « La mer en contrebas, tape contre la digue »

Les crêpes

Version en prose

Je te revois au-dessus du saladier,  creusant le puits de farine pour y déposer l’œuf, puis plus tard, versant cérémonieusement la louche de pâte dans la poele chaude.

Je nous revois tous attroupés autour de la gazinière, toi faisant sauter les crêpes et les rattrapant à la volée, comme un artiste de cirque dont le numéro nous émerveillait, papi sucrant et roulant les morceaux de pâte encore brûlants, et nous, les enfournant au fur et à mesure dans nos bouches avides, nos doigts pleins de sucre et de gras, la commissure de nos lèvres ornée de perles blanches.

Je te revois faisant la course contre nos estomacs. Et nous, rassasiés, repus de crêpes et d’amour, abandonnant la course, rappelés à l’ordre par l’indigestion.