Retour au bois de Corbiac

Chaque fois, je rechigne au moment de t’emmener dans le bois près de chez nous. Comme s’il y avait toujours plus urgent ou plus important. Et chaque fois, je reviens l’esprit délassé et le corps délié.

Le bois que nous arpentons presque chaque jour est à quelques minutes de la maison, dernier îlot de campagne dans cette banlieue gagnée par l’urbanisation à outrance. Car c’est un bois, pas un parc en ville, urbain, policé et bien rangé. Non c’est un bois, avec des chemins en terre, des ornières, des clairières, des sentes à peine naissantes dans l’épaisseur des fourrés, des sangliers qui sortent à la tombée de la nuit. On peut y goûter un sentiment de liberté propre aux espaces naturels ou en friche. On ne se sent pas en laisse.

Pour gagner le bois, il nous faut sortir de notre lotissement de pavillons individuels, puis prendre l’allée de Vieilleville qui, lorsque nous avons emménagé ici il y a 25 ans, tintait chaque soir des clarines des bovins, avant que les prés à vaches ne disparaissent les uns après les autres au profit des programmes de construction, poussés comme des champignons.

Tous les deux, nous longeons ensuite la nouvelle résidence de petites maisons à loyer modéré qui s’est adossée à notre lotissement. Ses façades couvertes de bardage me rappellent que le bois s’étendait jusque-là il y a encore quelques mois. Et qu’il pourrait disparaître tout à fait. La précarité de cet équilibre subtil et la nécessité de faire usage de ce lieu menacé, de l’inscrire comme paysage mental, m’obsèdent.

Nous arrivons à la lisière du bois, frontière d’un autre espace-temps, où l’on s’absorbe dans le paysage, la lumière du ciel d’hiver, l’or des feuilles d’arbres qui, traversé par les rayons parcimonieux du soleil, resplendit. Ici les chevaux paissent sous les frondaisons, savourant le silence des lieux et la proximité distante des hommes. Plus loin, des maraîchers ont installé leurs serres et vendent en direct le fruit de leur labeur. Ici toute une faune canine se croise, s’approche, se renifle, se poursuit.

Tu jettes un regard en arrière, vers moi. Tu as ta mine de chien joyeux. On dirait que tu souris. Et cela, cette gentillesse désintéressée, ta joie simple, et le trottinement comique de ton derrière laineux, suffit à me rappeler que le bonheur à cet instant est d’être là avec toi, dans ce bois.

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