Les inséparables

Le fauteuil en skaï avait vu le jour vers la fin des années cinquante ou bien peut-être au début des années soixante dans une usine, française ou allemande on ne sait pas, en tout cas il était de qualité. En attestaient sa carcasse en bois et sa longévité, malgré une utilisation quotidienne pendant plus de cinquante ans. Il avait dû transiter par un entrepôt avant d’asseoir son royaume dans la vitrine à l’enseigne des Meubles Gallay, l’antre saintais du meuble design d’alors sur le cours National.

Ses formes arrondies et accueillantes, ses pieds compas noirs aux rotules de laiton, ses accoudoirs bien marqués, son skaï couleur cognac lui donnaient une élégance un brin arrogante, à la fois virile et maternelle. Le contact ferme mais moelleux de son assise, la stabilité des accoudoirs, le soutien confortable  du rembourrage en mousse du dos  se devinaient du regard.

Il était resté quelques semaines tout au plus dans la vitrine décorée des meubles Gallay. Un jumeau lui tenait compagnie. Il voyait les passants hésiter en jetant un coup d’œil à la vitrine. Parfois ils s’arrêtaient, s’approchaient. Il pouvait lire alors dans leurs yeux l’admiration, l’excitation, parfois la convoitise. Leurs yeux brillants, les regards échangés entre les femmes et les maris ou bien les mères et les filles, les moulinets des bras, les bouches qui déversaient des paroles inaudibles mais ininterrompues, tous ces hommages lui arrivaient amortis par le verre épais de la vitrine, parasités par les bruits de la circulation.

Il était resté dans la vitrine des meubles Gallay jusqu’à ce que cette femme entre dans le magasin, se précipite sur lui et le ramène chez elle.

Il l’avait vue s’arrêter tous les soirs des semaines durant, toujours à peu près à la même heure,  quelques dizaines de minutes avant la fermeture du magasin. Elle arrivait à vélo, un vélo de femme un peu défraichi, auquel étaient rivés un siège d’enfant et des sacoches. Elle descendait de selle prestement, posait son vélo contre l’arbre devant la devanture. Sa petite taille faisait ressortir ses rondeurs, elle n’avait pas d’angles, tout était rebondi chez elle, rond et moelleux.

Les minutes  qu’elle passait à le scruter tous les soirs lui paraissaient infiniment longues. Il était, plus qu’à aucun autre moment, sous les feux de la rampe. Elle le fixait intensément. Son regard le détaillait, le déshabillait presque. Elle avait de beaux yeux bleus en amande auxquels on n’aurait pas su donner d’âge, son nez était légèrement retroussé, ses cheveux bruns, ondulés. Elle portait un chapeau simple. Il l’observait qui s’approchait, intimidée par la devanture luxueuse. Il observait ses mines, sa tête qui s’inclinait, ses déplacements sur le trottoir pour l’observer sous tous les angles.

Un jour,  elle était venue alors que le magasin était fermé. Elle était accompagnée d’un homme du même âge, plutôt petit, d’allure chétive, au regard déterminé. Et d’un enfant avec un bermuda, des chaussettes qui débordaient sur ses chaussures à bout rond, une casquette sur la tête dont dépassaient des cheveux noirs. Il avait les yeux en amande lui aussi.

Leurs échanges lui avaient paru animés. Elle semblait batailler. Mais il avait su à la réaction de l’homme, à son regard de tendresse bourrue, qu’elle avait remporté la bataille.

Quelques jours plus tard, il les vit entrer  dans le magasin. La femme brava sans hésiter le regard de la vendeuse qui lui disait qu’elle n’était pas à sa place et se précipita sur lui. C’est cette précipitation, plus que sa tenue apprêtée, ses souliers bien cirés, ses bijoux ou son maquillage, qui dénotait  son origine modeste. L’homme qui l’accompagnait, malgré des vêtements simples, avait une élégance naturelle et il émanait de lui quelque chose de dur, d’inattaquable, une espèce d’invincibilité.

Depuis ce jour-là, le fauteuil s’est tenu devant la baie vitrée de la salle à manger de cette maison des années 50, une baraque simple à étage, avec un bout de jardin devant et un bout de jardin à l’arrière, bordé par la voie de chemin de fer. A sa droite, une table en formica jaune pâle et de l’autre côté de cette table, un fauteuil qui lui ressemblait trait pour trait.

Il a fait le pied de grue devant cette baie vitrée jamais ouverte pendant cinquante ans. Il a connu plusieurs postes de télévision. Le premier, de format modeste, montrait des images animées en noir et blanc. Au fil des décennies, il a vu arriver la télé couleur puis une télé plus grande, puis une télécommande.

C’est toujours la femme qui venait s’asseoir sur lui, en face de la télé. Son jumeau accueillait l’homme. Chacun son fauteuil, les deux paires inséparables. C’était elle la mieux placée, juste en face de la télé posée sur une table à roulettes qu’elle tournait un peu pour que l’homme y vit aussi. Mais en contrepartie c’est elle qui s’extrayait du fauteuil pour changer de chaîne, le skaï produisant un léger bruit d’aspiration à l’envol et un léger soupir quand elle se rasseyait lourdement. La télécommande lui avait évité depuis bien des secousses, elle ne se relevait plus autant qu’avant.

Il a malgré tout gardé de cette gymnastique quotidienne des stigmates : le skaï de son ventre s’est ouvert, une balafre laissait voir la mousse du rembourrage de l’assise jusqu’à ce que sa nouvelle propriétaire lui rende sa dignité. On n’observait rien de tel chez son jumeau. Pourtant ils avaient été fabriqués et mis en service à la même date, voisins d’usine puis d’entrepôt puis de salon.

Le jeune garçon aux yeux en amande a grandi, un jour il a quitté la maison. La femme n’a plus écouté des opéras des heures durant avec lui. Elle n’a plus écouté d’opéra du tout. Le fauteuil a senti une chape de silence s’abattre sur lui.

Plus tard il a vu un bébé dans les bras de l’homme. C’était le bébé du fils. Puis il a cessé de voir la femme disparaître une bonne partie de la journée. Tous les deux, l’homme et la femme, se sont mis à passer de longues heures assis, chacun un livre à la main, avant le thé de 16 heures et les biscuits aviateurs.

Elle est morte plusieurs années après lui. Son jumeau est resté inoccupé ces années là, sauf quand venait la petite-fille avec ses enfants qui les prenaient d’assaut, sans égard pour la vieille femme. La maison a été vendue et la plupart des meubles aussi.

Mais pas eux. Le bébé rieur de naguère les as chargés dans sa voiture, a pansé ses blessures d’usure et les a installés chez elle. Ils ont senti leur jeunesse revenir, dans cette maison claire aux plafonds hauts. Ils continuent de se tenir compagnie l’un l’autre, comme ils l’ont toujours fait. Disposés autour d’une table basse, ils attendent l’affalement des corps fatigués. Mais les gens de la maison leur préfèrent désormais le canapé. Seul le chien vient reposer son museau sur leurs accoudoirs. Leur silhouette désuète et leur assise désœuvrée laissant planer la présence invisible et douce des corps absents.

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