Le roman de la création

Ça commence parfois par un mouvement vague, à peine perceptible, un clapotis dont l’onde se répercute insensiblement de loin en loin  dans tout le corps, un mot qui émerge puis un autre qui le suit comme un siamois, comme si la langue les avait séparés mais qu’ils étaient intrinsèquement liés et cet alliage inconnu produit un sens incertain, en partie indéchiffrable, si familier pourtant, incertain et lumineux à la fois, de cet éclat particulier qui déploie sous nos yeux une perception nouvelle du monde, des liens entre toutes ces particules invisibles qui constituent notre réalité et s’enfuit comme un feu follet, nous laissant secoué et étrange et comme juste sorti du sommeil ; d’autre fois, c’est comme une vague, la vague furieuse et écumante d’Hokusaï, qui noue le ventre, affole le cœur, électrise tous les atomes de notre corps aquatique, submerge, impérieuse, bouscule les mots sur la page, sans ordre, sans qu’on puisse reprendre sa respiration, le souffle retenu dans l’effort,  la main crispée sur le stylo qui ne va jamais assez vite, dissout dans le silence et le flux, roulant dans les mots, s’élevant dans l’air sur la crête de la vague, replongeant brutalement pour prendre la seconde, cessant de lutter, surtout ne pas lutter, se laisser emporter le plus loin, le plus longtemps, flotter entre deux eaux, n’opposer aucune résistance, aucune réticence, suivre le rythme du corps, des marées intérieures, repartir avec la vague, perdre pied ou flotter mais rester dans le mouvement, dans le flux, le ressac, dans cet état intermédiaire, dedans et dehors, mémoire de nos premiers instants, bercés par le clapotis du liquide amniotique, malmenés par les contractions de l’utérus , et la trouée vers la lumière et le bruit et le froid et ce premier cri qui nous a fait naître.

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