Zoom sur Å

Quand ma coupe est pleine
Je vais la boire en Norvège.

Aux Lofoten, aux Lofoten
Je viens retrouver mon Nord.

Dans mon casque, la chanson Lofoten de Thomas Fersen me détourne des pensées nauséeuses qui montent de mon estomac malmené sur ce ferry reliant  Bodø à l’île de Moskenes.

J’avais longtemps rêvé de venir dans les Lofoten. Pour le calme. Les aurores boréales. Et les rorbuer, ces cabanes de pêcheur sur pilotis qu’on peut louer en dehors de la saison de pêche au skrei qui s’étale de janvier à mars, dont le rouge carmin tranche avec la mer de Norvège ou la neige, et qui me rappelaient les carrelets beaucoup plus modestes de ma Charente Maritime natale.

J’avais caressé un moment l’idée d’aller là-bas en hiver, pour la neige et les aurores boréales. Puis je me suis souvenu que je n’étais pas montagnard, que je ne savais pas skier  et que la neige n’était pas vraiment mon truc. J’avais choisi d’y aller à une période plus clémente, où je ferais l’expérience du soleil de minuit, le soleil même la nuit.

J’avais jeté mon dévolu sur Å par jeu, comme un commencement, un nouveau départ, parce que c’est la première lettre de l’alphabet et que je comptais bien écrire aux Lofoten ou plutôt me remettre à écrire. Mais finalement, comme par ironie, Å se prononce « ô ». Et c’est la dernière lettre de l’alphabet norvégien. Il se trouve que  Å  est le village qui se situe le plus au sud de l’archipel des Lofoten, sur l’île de Moskenes. La route E10 qui prend sa source en Suède et traverse tout l’archipel des Lofoten se termine à Å. Tous les indices indiquaient que Å était un bout du monde, comme Ushuaïa peut l’être dans l’autre hémisphère. Et cela me réjouissait. Qu’est-ce que cela ferait de vivre au bout du monde, est-ce que cela changerait ma perception?  Est-ce que ça rendait fondamentalement différents les gens qui y vivent depuis toujours de savoir qu’ils vivent au bout du monde ? Pour l’heure c’était en tout cas une promesse de calme et de silence, propice à l’écriture.  Le bout du monde comme commencement.

J’ai pris le bus de Moskenes à Å. En posant le pied à terre, j’ai été pris des mêmes nausées que sur le ferry : une odeur de poisson empuantissait l’air, remplissait mes poumons et remontait jusqu’à mes papilles. En quelques goulées d’air, j’avais déjà l’impression d’avoir dîné.

La seconde suivante, j’ai avisé les hauts portiques de bois qui souhaitaient la bienvenue au visiteur et couvraient des mètres et des mètres carrés de l’île. Des centaines et des centaines de poissons pendaient de ces séchoirs, reliés deux par deux, suspendus de part et d’autre des rondins. Ce poisson que les gens d’ici appellent le skrei et que nous autres appelons morue, c’est l’or des Lofoten. L’or des Lofoten pue le poisson. Et il se fait sur le dos de l’amour. Au bout dedeux mois de voyage dans les eaux froides de la mer de Barents puis celles plus tempérées de la mer de Norvège, le skrei, frétillant du désir de se reproduire, termine dans nos assiettes.

J’ai posé mes affaires au rorbu et suis allé découvrir le village. Je n’ai pas tardé à tomber sur le Musée de la Morue. A l’entrée du Musée, un drôle d’épouvantail déguisé en marin, qui tient dans ses mains des têtes de skrei séché, semble monter la garde. J’ai appris de la bouche de Frode, le tenancier du seul bar de Å, qu’il s’agit du Draugen.

« Le Draugen, c’est l’esprit d’un noyé. C’est un mort mécontent qui refuse de quitter notre monde. Il surgit avec les tempêtes. Si tu entends ses cris lugubres et son orgue funèbre c’est le signe que tu vas mourir », m’a-t-il mis en garde. Ajoutant  « le jour de l’arrivée du Draugen au Musée, le toit du musée a été arraché par une tornade ».

Le surlendemain, le temps était clair, je décidais de faire une randonnée vers le sommet d’Andstabben qui offre un magnifique panorama sur la pointe sud de l’île de Moskenes. De là on aperçoit l’île de Værøy, séparée de Moskenes par le Moskstraumen (le Maelstrom de Moskenes), et plus loin, l’archipel de Røst dont le phare de Skomvær semble seul à porter la trace d’une présence humaine. Ces îles sauvages ne sont accessibles que par la mer.

Tandis que je méditais sur la beauté fantomatique de l’endroit, que je pouvais m’emplir du silence absolu qui régnait, si ce n’est le battement de mon cœur dont la pulsation remontait jusqu’à mes tempes, mon œil fut arrêté par quelques croix blanches qui découpaient à flanc de montagne la mer de Norvège. Après une bonne demi-heure de marche avec un fort dénivelé, je pus constater que les tombes étaient au nombre de douze et qu’elles ne comportaient que deux noms de famille, Digermulen et Kabelvag. J’égrenais les prénoms, les notais dans mon carnet, pris une photo et me rendit directement au bar de Frode où je passais toutes mes soirées au lieu d’écrire.

Il me raconta l’histoire tragique de ces deux familles de Røst qui vinrent à Å pour célébrer le mariage de Knut et Solveig, Knut Kabelvag et Solveig Digermulen et qui sur le chemin du retour furent englouties par  le Maelstrom. Ils périrent tous noyés, aspirés par le nombril de l’océan. Les jeunes mariés avaient dérivé jusqu’à la côte, sa robe blanche flottait comme celle d’Ophélia, les fleurs de son bouquet lui tressaient une couronne, à sa main brillait la promesse du bonheur, leurs bras encore entrelacés dans la mort.

Me revint alors en mémoire la disparition du Nautilus dans le Maelstrom à la fin de Vingt mille lieues sous les mers et les cheveux blanchis d’un coup du marin survivant de la nouvelle de Poe. Quelques jours plus tard, je décidais d’aller sur Røst  qui se tient à l’exacte limite du monde visible, par-delà le Maelstrom, manière de conjurer le sort.

Je pris le ferry de 7h54. Je ne vis pas qu’il s’appelait Le Nautilus.

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